mercredi 19 décembre 2012

Les proies: dans le harem de Khadafi d'Annick Cojean


Les proies: dans le harem de Khadafi, une lecture douloureuse et difficile, non à cause de l’auteur qui possède une belle plume mais par la véracité d’une histoire dure à lire, et encore plus à croire.
C’est sans doute le dernier secret de Khadafi. Et le plus scandaleux.
En novembre 2011, Annick Cojean publiait dans Le Monde un article terrifiant. Une jeune femme y racontait comment l’année de ses 15 ans, le Guide libyen la repérait dans son école, lui caressait les cheveux, et la désignait ainsi à ses gardes comme son esclave sexuelle à vie. Violée, battue, forcée par son maître à consommer avec lui alcool et cocaïne, et intégrée dans les troupes des «Amazones», elle ne pourra s’échapper de cet enfer que peu avant la Révolution. Une vie brisée.
Une seule ? Non, des centaines, sans doute plus. Mais le sujet, en Libye, reste totalement tabou.
Dans les coulisses d’une dictature, dans le lit d’un chef d’Etat drogué en permanence, tyran d’opérette mais vrai meurtrier, nous plongeons dans un système d’esclavagisme, entre corruption, terreur, viols, crimes. Un système aux complicités multipes, bien au-delà du seul territoire libyen.
Pour recueillir l’incroyable histoire de la jeune Soraya et d’autres femmes révoltées, Annick Cojean a mené secrètement l’enquête à Tripoli, cette prison à ciel ouvert.
J’en avais beaucoup entendu parler et mon souhait était de le lire au plus vite. Voeu exaucé.


Ce livre fait mal. A plusieurs reprises mes yeux ont piqué, et je me suis retenue de ne pas verser quelques larmes (notamment car j’étais dans les transports publics). Mais aux lecteurs, je les avertis: ce livre est un monstrueux témoignage qui révèle encore que la condition des femmes est toujours soumise à la tradition, et que même victimes, beaucoup d’entre elles seront à jamais coupables et continueront de payer la dette d’un homme malade mentalement et vouant une haine féroce envers tout être humain.
Dans la première partie du récit, nous rencontrons Soraya. Une jeune femme kidnappée à 15 ans, et violée ainsi que battue pendant des jours, des mois, des années. Esclave sexuelle qui, en plus, a loupé une chance de s’en sortir. Mais comment lui en vouloir, ou en vouloir à ceux qui ont abusé de sa naïveté sachant que son échappatoire était aussi dans un autre pays et une autre culture? Alors oui, on peut ignorer ceux qui ont abusé d’elle au point de l’emmener danser et d’utiliser son argent, mais de son corps cela devient difficile.
Le récit de Soraya est juste douloureux, et donne encore une fois une claque à toutes les idées qu’on pourrait se faire d’un monde qui irait mieux.
La seconde partie précise l’enquête d’Annick Cojean. Encore des témoignages tout aussi durs.
Et on retient ceci de cette lecture:
-Qu’il est possible que toutes les institutions d’un Etat soient détournées, même à plus petite échelle, pour assouvir les besoins pervers et démentiels d’un chef d’Etat.
-Que Khadafi était malade mentalement et surement un pervers. Il avait besoin de 4 femmes/ hommes par jour, les battaient et étaient cruel elles/eux, les considérant comme des choses. D’ailleurs pour lui, tout le monde n’était qu’une chose, il violait les plus haut gradés de l’armée, et faisait tout pour les éloigner de leurs femmes et de leurs filles pour aussi s’en emparer.
-Le sexe, une arme de guerre. Il prenait du viagra, de la drogue, de l’alcool, faisait de la magie noire et c’est dans cet état qu’il rencontrait ses victimes. D’ailleurs de nombreuses femmes de tous continents ont donné leur corps pour recevoir de l’argent. Même des femmes de chefs d’Etat. Pour lui, c’était un plaisir d’assouvir les plus grands, en tapant là où ça fait mal. Il forçait ses armées à prendre des médicaments pour qu’ils violent toujours plus les opposants, dans une véritable politique de terre brulée.
-Les femmes abusées et encore vivantes (car en perdant son pouvoir, Khadafi a aussi éliminé les femmes qu’il avait violé pour que rien ne sorte) sont à jamais considérées comme perdues. En Libye, même leurs frères préfèreraient les tuer car c’est une honte de perdre sa virginité avant le mariage, même en cas de viol. Et elles sont encore nombreuses à être traitées comme coupables et soutiens de Khadafi. Double peine pour elles!
-Et que les rebelles en ont bien profité en abusant de ces femmes déjà détruites par la vie. Sans jamais vouloir mettre la question du viol au centre des débats, comme si ce qu’a fait Khadafi n’était rien.
Ce livre, quand on le lit, encore plus en tant que femme, donne mal au coeur, perturbe. Et on comprend à quel point la condition féminine n’est pas prêt d’évoluer dans certains pays. Il suffit de regarder quelle place ont les femmes en Libye. Si déjà on ne leur reconnait pas le droit de porter plainte et de crier au monde "au viol"!
Comment personne ne s’en est-il douté? Comment nos gouvernements ont-ils pu s’acoquiner avec un tel homme sans remords et en allant se coucher chaque soir avec la pensée satisfaite d’avoir fait de bonnes affaires?
Un livre dur, difficile, et écrit avec virtuose. Quand on lit, on s’engouffre dans l’histoire, et on ne sent pas la présence de l’auteur, comme si elle nous emmenait avec elle sur le terrain et veillait à faire de nous des témoins à son côté. Un livre qui donne la rage au coeur.
C’est pour moi un coup de coeur.

"Les proies: dans le harem de Khadafi":
 gros coup de coeur

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