jeudi 21 novembre 2013

La grâce des brigands de Véronique Ovaldé

La première phrase du livre est "Maria Cristina Väätonen, la vilaine soeur, adorait habiter à Santa-Monica". On dit souvent que cette sentence de début de récit donne le ton. Ici, elle donne l'intrigue, elle prépare à ce qu'on va découvrir.

Pourquoi est-elle cette "vilaine soeur"? Pourquoi la phrase est-elle à l'imparfait? Et pourquoi aimait-elle Santa-Monica?

Maria Cristina Väätonen est une auteure vivant à Santa-Monica, possédant un chat prénommé Jean-Luc, proche de son ami Claramunt, écrivain connu qui a quitté le domicile quelques temps plus tôt, et qui a une copine sympa, Joane.

Ce matin-là, le téléphone sonne, mais sa bonne n'assure pas la réception de l'appel, partie précipitamment sauvée ses enfants kidnappés par leur peur pour la énième fois. La jeune femme décroche alors et découvre la voix de sa mère avec qui elle n'échange plus depuis de nombreuses années. Celle-ci lui demande de venir la voir à Lapérouse pour récupérer Peeleete, l'enfant de sa soeur. Commence alors une plongée vers le passé pour mieux analyser le présent et définir quelle attitude tenir.

Narration d'une femme solitaire et forte, La grâce des brigands est l'histoire de l'émancipation d'une femme aux prises avec le passé. Prisonnière d'un lourd poids familial et inadaptée à la vie sociale, elle va débarquer à San Francisco, rencontrer Claramunt et Joane, et devenir la femme qu'elle est.

Ce livre possède une atmosphère assez sombre, du fait de la vie de Maria Cristina mais aussi de son entrée dans le monde contemporain. Elle va subir des expériences douleureuses, tout en étant soutenue par un entourage à la morale approximative. Un aspect qui fait plaisir à lire. On est loin des héros gentils, à l'âme pure, qui traversent les épreuves et en sortent changés mais dans le fond toujours aussi purs. Ici, les protagonistes ne sont pas nets. Ils ne sont pas "biens" mais humains, au passé chargé ou sans passé du tout.

J'ai été touchée par la vie familiale de Maria Christina. Il faut du courage et de la force pour s'échapper de l'enceinte d'une affection familiale plus proche de l'infection que du véritable amour filiale. Même si dans ce cas, on a plus l'impression qu'elle refoule sans réellement s'en détacher.
"Il y a toujours ce moment parfait où vous détachez les cordes qui étaient nouées à vos poignets, les cordes y laissent leurs marques et leur brûlure et elles y laisseront longtemps leurs marques et leur brûlure mais quel plaisir de pouvoir regarder vos poignets, de le faire plusieurs fois par jour et de n'y voir que la trace du cordage et pas le cordage lui-même."
Le point le plus intriguant de ce livre est sans conteste la narratrice ou le narrateur du roman. Je n'ai pas encore réussi à définir si c'était Véronique Ovaldé qui se mettait en scène ou si c'était Joane voire Peeleete. En tout cas cette personne intervient, apporte des précisions et réagit. Elle semble proche tout en étant distante puisque ne connaissant pas la date de naissance de Maria Christina.

Evidemment, Véronique Ovaldé aborde aussi la construction de la personnalité d'une auteure, et donne des pistes de réflexions sur les objectifs voulus par les différents protagonistes.
"Il dit que le but de toutes ces histoires c'est de satisfaire le désir ardent de celui qui les lit. Pour ce faire il te faut obéir aux lois idéales de la rêverie, aux coïncidences et à l'appétit de correspondance mystérieuse. L'appétit de correspondance mystérieuse. Stevenson disait les choses bien mieux que moi mais je suis sûr que tu comprends de quoi il retourne, ma truite."
 Autre force du roman : cette écriture quelque peu sacarstique, comme lorsqu'elle insinue que sa femme de ménage est partie quelques heures plus tôt pour récupérer ses enfants kidnappés une nouvelle fois par son ex-mari. Mais c'est justement ce style tranché, ces détails sur les personnes qui l'entourent (comme ce voisin qui surveille les délinquants sexuels alors qu'il n'a ni femme ni enfant), qui apportent cette touche de caractère.

Un bon roman, au titre poétique reflétant son contenu (avec sûrement en illustration l'image de Claramunt qui se dit "merrrrrrrrrrrrrd..."). J'ai vraiment apprécié la personnalité des deux femmes, Maria Cristina et Joane, bien typées et plaisantes à suivre. Une intrigue sombre mais une belle aventure humaine.

Merci à Price Minister pour la découverte de ce roman de la rentrée littéraire 2013 (16/20).


Quand Maria Cristina Väätonen reçoit un appel téléphonique de sa mère, dont elle est sans nouvelles depuis des années, l'ordre qu'elle avait cru installer dans sa vie s'en trouve bouleversé. Celle-ci lui demande instamment de venir chercher pour l'adopter Peeleete, le fils de sa soeur. Nous sommes en juin 1989, Maria Cristina vit avec son amie Joanne à Santa Monica (Los Angeles). Cela fait vingt ans qu’elle a quitté Lapérouse, et son univers archaïque pour la lumière de la ville et l'esprit libertaire de la Californie des années 70. Elle n'est plus la jeune fille contrainte de résister au silence taciturne d'un père, à la folie d'une mère et à la jalousie d'une soeur. Elle n'est plus non plus l'amante de Rafael Claramunt, un écrivain/mentor qu'elle voit de temps à autre et qui est toujours escorté par un homme au nom d'emprunt, Judy Garland. Encouragée par le succès de son premier roman, elle est déterminée à placer l'écriture au coeur de son existence, être une écrivaine et une femme libre. Quitte à composer avec la grâce des brigands.

2 commentaires:

  1. Joli billet Tomisika! Je suis passée vraiment à coté. Une déception, je me suis vraiment ennuyée. Si ce n'est l'intérêt suscité par ce narrateur qui s'incruste dans le récit!!!

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  2. Très bel avis, tu en parles tellement bien que j'ai vraiment mais vraiment envie de lire ce livre.
    Merci.
    Pour ma part j'avais choisi Kasischke.

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