lundi 13 janvier 2014

La femme des dunes de Christopher A. Bohjalian

Auteur : Christopher A. Bohjalian

Editeur : éditions Charleston

Pages : 320

En 1915, Elisabeth Endicott, jeune américaine qui vient de terminer des études d'infirmière, se rend à Alep avec son père pour aider les Arméniens. En effet, à cette époque, les Turcs sont en train de les exterminer, avec la complicité des Allemands. Les Etats-Unis et certaines associations tentent d'envoyer de l'aide humanitaire pour les sauver. Elisabeth y fait la rencontre d'Armen, un jeune homme arménien profondément marqué par ce massacre. Il part s'engager au sein de l'armée anglaise et échange des lettres avec elle.

En 2012, Laura Petrosian découvre une photo faite pendant le génocide. La jeune femme photographiée porte le nom de son grand-père. Peu soucieuse de ses origines, Laura va alors tenter de retracer le passé de ses grands-parents et mettre à jour certaines zones d'ombre.

Avec ce roman, Christopher A. Bohjalian, sous couvert d'une histoire d'amour nous emmène dans le passé douloureux des Arméniens, massacrés par l'armée ottomane au début du XXe siècle. On suit donc l'histoire de la jeune Elisabeth, impétueuse jeune femme qui se lance à corps perdu dans l'aide humanitaire.

Elisabeth est une jeune héroïne remarquable. Elle est plutôt calme mais décrite aussi comme une femme qui suit ses passions. Ainsi, alors qu'on est au début du XXe siècle, elle a des moeurs libres pour l'époque, ayant fait l'amour en dehors du mariage et entretenu une liaison avec un professeur. Cet aspect-là m'a beaucoup plus, car il est rare de voir dans les livres des femmes qui vivent de telles histoires d'amour sans avoir de ressentiment. Dans ce cas précis, elle assume totalement, sans en faire la démonstration excessive et narcissique. Cela fait très plaisir de voir certains traits de caractère assumés, sans extravagance et en silence. D'ailleurs, tout au long de l'histoire, Elisabeth sera égale à elle-même. Une jeune femme qui sait ce qu'elle veut et arrive à l'imposer en douceur. Pas idiote, mais qui reste discrète et qu'on apprécie de suivre.

Son attirance pour Armen va être rapide. Coup de foudre? Exotisme? Peu importe, les deux vont se lier avec simplicité et discrétion, encore une fois. Pas de grande envolée lyrique ni de passion démonstratrice, juste une affection qui parle. La fin du livre pourra en révolter certains (j'ai détesté Elisabeth tout en sachant pertinemment qu'elle n'y était pour rien). Mais la façon dont est rédigé le récit nous fait réagir de façon plus rationnelle qu'émotionnelle, puisque écrite sans pathos, sans glucose et sans effet guimauve, nous incitant à garder un certain recul et à nous contenter de suivre le cheminement la tête froide, sans nous inciter au désir d'identification.

A côté de cette simplicité, les massacres n'en sembleront que plus cruels. Rien n'échappera ainsi au lecteur qui verra les femmes arméniennes et les enfants se succéder sur la place d'Alep, les tortures et les pires crimes qu'on puisse faire à un être humain. Avec une écriture assez clinique, sans émotions, l'auteur va décrire les sombres destinées de ces personnes anonymes, qui vont disparaître dans le désert, sans laisser aucune trace. Cette violence brute va ainsi trancher radicalement avec la douceur de l'héroïne et la délicatesse de caractère des différents protagonistes.

En parallèle de ce récit à la troisième personne va se confronter l'histoire de Laura, descendante d'Elisabeth. Ignorante d'un tel passé, elle va fouiller et reconstituer le canevas, avec beaucoup de souffrances. Elle va découvrir tous les maux qui ont été passés sous silence et redéfinir sa propre existence en la reconstituant. Avec un tel parcours, elle apprendra ainsi à porter le poids de ce drame familial.

Avec cette histoire, Christopher A. Bohajalian nous offre un livre recherché et intéressant sur un événement du passé qui demeure pour beaucoup inconnu. Avant de le lire, j'étais très ignorante de cette partie de l'histoire, me contentant d'un aperçu bien franco-français de la Première Guerre mondiale. Et j'ai pris énormément plaisir à apprendre, découvrir et comprendre les enjeux. Bien sûr, c'est un passé qu'il faut pouvoir apprendre avec intelligence et je ne compte pas m'arrêter à cette source par paresse intellectuelle.

La confrontation de tous ces univers - celui d'Elisabeth, des personnes qu'elle va rencontrer, et de Laura - va donner un subtil fini de fiction historique enrobé dans une romance efficace sans pathos et sans usage abusif de drame. Une histoire sans pathos, avec une description clinique de l'horreur des massacres donnant de la chaleur à une histoire d'amour vécu avec beaucoup de pudeur. Christopher A. Bohajalian fait ici appel à notre bon sens, et quelque part, tout en tentant de nous donner conscience du passé, nous impose une réaction mesurée. Une belle réussite.

ROMANCE SUR FOND HISTORIQUE OU HISTOIRE SUR FOND DE ROMANCE. NARRATION QUI FAIT APPEL A NOTRE BON SENS. PLUME SUBTILE ET CALIBREE.

Merci aux éditions Charleston pour cette découverte. Encore une fois, une belle réussite!

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