samedi 14 juin 2014

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka (septembre 2012)

► Julie Otsuka / 10/18 / 143 pages

☼ Nous sommes en 1919. Un bateau quitte l'Empire du Levant avec à son bord plusieurs dizaines de jeunes femmes promises à des Japonais travaillant aux États-Unis, toutes mariées par procuration.

C'est après une éprouvante traversée de l'Océan pacifique qu'elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leurs futurs maris. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui auquel elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.

À la façon d'un chœur antique, leurs voix se lèvent et racontent leurs misérables vies d'exilées... leurs nuits de noces, souvent brutales, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l'humiliation des Blancs... Une véritable clameur jusqu'au silence de la guerre et la détention dans les camps d' internement – l'État considère tout Japonais vivant en Amérique comme traître. Bientôt, l'oubli emporte tout, comme si elles, leurs époux et leurs progénitures n'avaient jamais existé. 


Certaines qui n'avaient jamais vu la mer m'a toujours beaucoup intrigué. J'aime l'Asie, j'aime les témoignages. Mais ici, nous sommes en face d'un récit de fiction qui s'appuie sur des témoignages recueillis par l'auteure Julie Otsuka.

Sorte de texte à mille voix, car le narrateur est « nous » et symbolise toutes celles envoyées aux Etats-Unis pour réaliser « le rêve américain », le récit raconte les désillusions des femmes japonaises à qui étaient promis monts et merveilles.

Dès le départ, le mensonge les emprisonne, pour ne plus jamais cesser. Elles prennent le bateau avec la promesse de rencontrer celui qu'on leur a tant vanté ; un bel homme sur une photo. Le voyage est dur, violent.. et une fois arrivées, cruelles désillusions. Les hommes ont des petits postes, sont loin de l'image qu'elles ont en format papier, sont brutaux. La première nuit se fait avec rudesse. Chacune est décrite avec précision : qui aura un orgasme, qui sera maintenue par les tenanciers d'une auberge pour que l'homme puisse la prendre, qui se fera prendre sans intérêt, qui se fera battre, et tant d'autres versions.

Vient le temps de s'acclimater à ce monde si différent qui promet de si belles choses. Certaines n'avaient jamais vu la mer et vont bien vite retourner aux champs. L'acclimatation se fait rude, la vie n'est pas facile. Chacune expérimente une situation différente, de l'heureuse à la plus cruelle.

Les différentes étapes de la vie sont abordées : la naissance, la mort, les trahisons, les quartiers où l'instinct grégaire refait surface, la Seconde Guerre mondiale qui va leur faire payer cher leur origine...

Julie Otsuka nous livre un récit intéressant et enrichissant car il lève le voile sur la situation d'une population dont on connait bien peu de chose: les Japonais aux Etats-Unis. De façon assez aseptisée et froide, un peu mécanique car elle use et abuse des listes, elle veut tout nous montrer pour qu'on puisse mieux comprendre. C'est vrai, le « nous » éloigne le lecteur. On ressent une accusation alors que, nous, lecteurs, n'y sommes pour rien dans ce drame. Mais ce « nous » c'est aussi la colère de toutes ces voix qui méritent qu'on les entende au moins une fois.

Un très beau texte qui m'a ouvert les yeux. J'ai déjà acheté l'autre livre de l'auteure et j'espère qu'elle me proposera encore une fois une immersion aussi brutale mais informative dans la vie japonaise aux Etats-Unis.

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