vendredi 13 juin 2014

Chronique d'une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez (novembre 1987)

► Gabriel Garcia Marquez / Le livre de poche / 116 pages

☼ Les frères Vicario ont annoncé leur intention meurtrière à tous ceux qu'ils ont rencontrés, la rumeur alertant finalement le village entier, à l'exception de Santiago Nasar. Et pourtant, à l'aube, ce matin-là, Santiago Nasar sera poignardé devant sa porte. Pourquoi le crime n'a-t-il pu être évité ? Les uns n'ont rien fait, croyant à une simple fanfaronnade d'ivrognes; d'autres ont tenté d'agir, mais un enchevêtrement complexe de contretemps et d'imprévus - souvent joyeusement burlesques -, et aussi l'ingénuité ou la rancoeur d'une population vivant en vase clos, ont permis et même facilité la volonté aveugle du destin. Dans cette Chronique d'une mort annoncée, l'humour et l'imagination du grand écrivain colombien, prix Nobel de littérature, se débrident plus que jamais pour créer une nouvelle et géniale fiction sur les thèmes éternels de l'honneur et de la fatalité.

Le livre commence par l'annonce de la mort de Santiago Nasar. Le narrateur et ami de la victime va retracer le jour du drame et tenter de comprendre comment son décès est survenu, et pourquoi personne n'est intervenu. Se rappelant sa personne, il rythme le récit avec ses entretiens des proches qu'il a croisé et l'avancée de l'enquête.

Deux frères jumeaux, les Vicario, lui en veulent. Ils ont annoncé qu'ils voulaient le tuer. Leur soeur Angela a été répudiée le lendemain de la nuit de sa noce avec un riche homme apprécié de la communauté. Elle désigne Santiago Nasar comme le voleur de vertu.

Ce texte a une construction circulaire, similaire à celui de Cent ans de solitude. Le début de la fin, la fin du début. On commence par la fin pour retracer le début de la fin. Les personnages semblent entêtés et hantés par une obsession, même si, dans ce livre, l'intrigue se passe en une soirée.

Sorte d'enquête policière, le narrateur reprend les faits et gestes de chacun, décrit le fonctionnement d'un village. Tout le monde sait, mais personne n'a pu l'en empêcher. Certains avaient des raisons. Santiago Nasar avait un penchant pour la fille de la servante de la famille. Les opposants l'ont-il mené volontairement à sa perte? Santiago Nasar était-il vraiment coupable?

Gabriel Garcia Marquez part ici d'un fait divers, sans lieu ni temporalité définis mais dont on peut encore comprendre le geste car intemporel. On se retrouve dans cette vieille logique où la vertu de la femme est précieuse et dont le vol est un crime. Seulement, dans ce cas, on ne cherche pas à tuer la fille mais à tuer le coupable, sans que celui-ci puisse se défendre. Et la victime, reconnue comme tel, est le mari à qui on aurait volé un bien.

Une histoire où la logique ne laisse pas place à la justice. Car si l'environnement peut trouver une certaine légitimité, si en lisant le texte on ressent cette fatalité, on le lit sans révolte comme si cela semblait naturel. Mais si on y réfléchit bien, il est question ici de deux frères qui s'en vont froidement tuer un homme sur la seule parole d'une femme. Et la victime meurt sans peut-être même avoir connaissance de la vengeance dont elle va être la froide victime.

Fatalité donc puisque tout le monde est informé sans pouvoir empêcher le geste, mais aussi absurdité. Car dans le fond tout est absurde. D'abord les motivations des deux frères, mais aussi la désignation du coupable ou l'image que va garder le mari, considéré comme victime d'après le village. Mais aussi la façon dont va mourir Santiago Nasar.

Gabriel Garcia Marquez m'a encore une fois bluffée par sa façon de relater des histoires de vie dans lesquelles les protagonistes poursuivent un but qui leur est propre et dont l'importance se révèle supérieure au poids de leur vie et à celle des autres. Une obsession qu'ils sont obligés de réaliser, et qu'ils justifient par leur jugement et leurs propres notions du bien et du mal. L'issue demeure souvent fatale, et à l'échelle du monde l'absurdité est réelle. Mais à la leur, la réalisation de ce but est totale.

Encore une fois, cet auteur m'a happé dans cet univers dépeint avec réalisme sous forme d'une enquête quasi policière. Les morceaux du puzzle se mettent en place, mais personne n'arrive à brouiller la mécanique et a empêcher la fatalité de se réaliser. C'est une boucle sans fin, qui peut se renouveler, dont la fin enclenche le début et dont le début prédit la fin. A l'image de Cent ans de solitude.


1 commentaire:

  1. Il faut vraiment que je découvre cet auteur. J'ai bien aimé ce qu'en a dit LIRE dans le numéro de Juin. ça m'a donné envie et ton billet aussi :)

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