dimanche 1 février 2015

Les clandestines de Kaboul de Jenny Nordberg (novembre 2014)




L'avis de Gaby

Spontanément, en refermant ce livre, j'ai pensé à Les proies de Kadhafi d'Annick Cojean, un ouvrage que j'avais découvert en 2012 qui marque encore mon esprit. Travail journalistique de qualité, plume assurée, informations et recherches. Je sens le terrain, la rencontre avec les autres, la réflexion, le support des études annexes. Des éléments que ces deux oeuvres partagent.

Les clandestines de Kaboul de Jenny Nordberg nous dévoile un pan caché de l'histoire afghane. Pour rendre honneur à leur famille ou gagner un peu de liberté, certaines petites filles afghanes sont travesties : ce sont les bacha posh. Devenues garçons, elles peuvent rapporter de l'argent aux familles en allant travailler ou en soutenant les commerces familiaux, aller à l'école, jouer et ramener un peu d'honneur aux familles dépourvues de fratrie.

- Si vous aviez le choix entre vivre libre et déguisée, ou vivre en femme mais enfermée, que feriez-vous?
Elle a raison. Se travestir, c'est un bien petit sacrifice à consentir pour échapper à une vie d'esclavage et de réclusion. Qu'importe la longueur des cheveux, la coupe des vêtements, la masculinité, la féminité, s'il suffit de renoncer à son sexe pour avoir le droit de sortir, pour accéder au monde? Les captivantes questions de genre, la notion de libre détermination sexuelle pèsent bien peu en pareil contexte. Dans le monde entier, des multitudes échangeraient sans hésiter leur "genre" contre la liberté.
Jenny Norberg rencontre de nombreuses femmes et enfants qui jouissent de ce statut privilège mais aussi dangereux. Ces enfants, si elles sont découvertes, peuvent jeter l'opprobre sur leur famille. Car une femme, aux yeux de certains, ne doit pas être en contact avec les hommes. Il faut garantir sa pureté.

L'auteure ne s'arrête pas à cette idée, elle va plus loin. Elle tente de comprendre comment ces enfants deviennent garçons, pourquoi les familles le décident, comment la société le vit. Elle remonte le passé et le questionne : quelle est l'origine de cette "coutume"? A-t-elle toujours existé? Est-ce religieux? Quelles en sont les raisons? Et à ma grande surprise, je découvre que le travestissement existe depuis toujours et dans de nombreux pays du monde et d'Europe. Mieux encore, elle s'interroge sur le devenir, l'avenir que cela offre à ces enfants et aux familles, les troubles psychologiques que cela occasionne. Un travail de recherches documenté qui nous emmène toujours plus loin dans le questionnement et nous ouvre à des univers méconnus et révoltants.

Outre ces basha posh, Jenny Norberg parle de la condition des femmes, de l'Afghanistan, de l'homosexualité et des agressions sexuelles sur les enfants, de la violence familiale, du travail parfois irréfléchie de certaines organisations humanitaires qui veulent absolument sauver des vies sans prendre le temps de se coordonner. De tellement de choses en réalité que tout vous lister reviendrait à ne rien aborder.

Le plus impressionnant dans cet ouvrage est le fil rouge qu'elle ne perd jamais. Même si son champ de réflexion est large, on retombe sans cesse sur nos pieds et on sait pour quelles raisons elle nous emmène vers ces sujets. 

Je ne vous cache pas que c'est révoltant (encore plus quand on est une femme), que j'ai envie de secouer les Nations Unies de toujours malmener la cause des femmes sous prétexte de rétablir un semblant de paix, qu'on veut tendre la main à toutes ces Azita, Mehran, Shukria, Shahed et Nader. On les suit pendant tout le livre et à la fin la note de l'auteur nous rappelle que la vie ne garantit pas le happy end : violence conjugale, femme considérée comme un bien, liberté meurtrie.

Peut-être Zahra est-elle, au fond, plus équilibrée que la moyenne. Ou faut-il la guérir de sa volonté de porter des jeans et de ne pas se marier? Peut-être que le véritable trouble se cache ailleurs. Le cas de Zahra pourrait même inspirer à l'Organisation mondiale de la santé une nouvelle catégorie : " Trouble de l'identité sexuelle du à une exposition prolongée à une forme extrême de segrégation de sexes. "
J'ai en tête différents passages dont un qui m'a particulièrement émue. Jenny Nordberg quitte un village et en taxi croise une enfant qui se promène seule : "Elle est pieds nus et paraît tituber ; son corps frêle oscille d'avant en arrière. Les bretelles de sa robe sont défaites et pendent sur son buste nu. Le chauffeur décrit un cercle du bout du doigt au niveau de sa tempe : elle est folle. Qu'importe sa tenue ou le fait qu'elle marche seule, elle n'épousera jamais personne."

En un paragraphe, elle résume la violence faite aux enfants, le peu de considération accordée aux femmes, et ces destins qui n'en sont plus, ces vies broyées parce qu'elles ne répondent plus aux codes d'une société qui porte aux nues une virginité qu'ils n'hésitent pas à salir pour punir.

Un livre magnifique, un travail magnifique, une journaliste magnifique. Sans une telle implication, je n'aurai jamais pu découvrir ces bacha posh, je n'aurai peut-être pas eu l'idée ni pris le temps de lire toutes ces études que Jenny Nordberg compile dans son ouvrage. Ce livre mérite d'être lu à l'égal des Proies de Kadhafi d'Annick Cojean.

Merci Jenny Nordberg pour votre travail, pour vos efforts. Merci pour nous de nous informer, pour ces femmes, pour ces hommes qui se battent, pour ces victimes.

[Editions JC Lattès / 444 pages / 20 €]


Merci aux éditions JC Lattès pour cet envoi.

2 commentaires:

  1. Oh un livre qui pourrait tout à fait me plaire ! Dans un autre genre, je te conseille les cerfs volants de Kaboul :-)

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    1. Je l'ai lu, ainsi qu'en BD. Je suis pas mal tentée par L'attentat de Khadra en ce moment.

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