lundi 16 février 2015

Peut-on juger un livre à sa couverture ?





Sous ce titre de billet se cache toute une interrogation autour de l'acte de jugement que beaucoup "jugent" ou considèrent comme déplacé. Mais avant de commencer, revenons à l'élément déclencheur de ma réflexion.

La nuit passée, en m'endormant, je pensais au texte que j'allais rédiger pour vous parler de ma dernière lecture Moi, Christiane F. , la vie malgré tout. J'en suis venue à la conclusion qu'il m'était difficile de déterminer si cette cinquantenaire était sincère et dans le but de le décider, il me faudrait la rencontrer et constater de visu son honnêteté. Mais plusieurs points sont apparus ; de quel droit pouvais-je décider de sa sincérité et, quand bien même, ne serait-ce pas subjectivement que j'en déterminerai? Ai-je le droit de juger si oui ou non elle me ment? Mais si je ne juge pas, que fais-je alors?

L'autre interrogation repose sur un tweet que j'ai personnellement formulé : "je ne peux m'empêcher de juger les lecteurs habitués lorsqu'ils classent 50 nuances de Grey comme un coup de coeur". Ce tweet, en apparence expéditif, m'a beaucoup fait réfléchir. Une autre blogueuse a mis sur Twitter quelques heures plus tard "ne jugez pas les gens qui ont apprécié ce roman". (attention, ce billet rebondit sur le Tweet de Nine pour expliquer ma façon de penser mais cela aurait pu être le tweet de n'importe qui d'autres, nombreux étant ceux qui l'ont émis).

Vous avez probablement tous entendu une fois dans votre vie cette phrase "Moi, je ne juge pas, je constate". Sept mots lancés avec mépris et qui ne veulent au final rien dire. Par l'acte même de les prononcer, l'actant révèle qu'il a mis son interlocuteur dans la case de son choix. Mais il n'est pas forcément blâmable : depuis longtemps, on nous fait croire qu'émettre des jugements, c'est mal. Lorsqu'on est témoin de scènes choquantes à nos yeux, nombreux sont ceux qui nous disent "n'émets pas de jugement, tu n'es pas dans leur situation".

Alors est-ce mal de juger? C'est là toute mon interrogation. Est-ce mal de juger un livre à sa couverture? Est-ce mal de juger un lecteur? Est-ce mal de juger un livre? 

Après réflexion, j'ai envie de vous dire "non". Le jugement n'est pas une faute en soi car nous le faisons tous au quotidien sans même nous l'avouer. En tant qu'être humain et réfléchi, nous sommes obligés de nous approprier des situations en les confrontant à notre échelle de valeur. Sans cela, nous ne saurions déterminer si un acte est bon ou mauvais. Pour cerner une situation, il nous est indispensable de l'analyser. Et lorsque le raisonnement nous échappe, notre seul ressenti est d'être perdu, comme si le monde basculait. Avouons-le, ce sentiment est rare et ne se présente que dans des situations critiques où nous souffrons de notre manque de repère.

On nous apprend depuis petit que "juger c'est mal". Mais quelle en est la raison? J'ai beau retourner la question dans tous les sens, je ne vois pas quel état de réflexion il nous reste avant celui-ci. Rester stoïque ou non analytique face à une interrogation reviendrait à de l'aphasie ou un mépris de l'action humaine, c'est à dire se concentrer sur soi et couper toute interaction avec l'autre, comme si celui en face de nous n'était rien et n'avait pas à prendre part dans notre monde. Si je ne juge pas, cela pourrait revenir à dire : ce que tu fais ne m'atteint pas, je me fiche de ton existence. Or, si l'on pousse la réflexion, cette négation engendre une autre révélation : dessous cette idée, la personne se permet de juger puisqu'elle affirme se "ficher de son existence". Ainsi refuser l'échelle de valeur de l'autre individu en ne prenant pour repère que la sienne.

Ainsi, je pars du principe que juger "ce n'est pas mal" et qu'il n'existe de pas de statut zéro. Par contre, je ne suis pas favorable à l'avis expéditif. Comme dans toute justice, la qualité de cette décision dépend de celui qui la prend. On n'oblige pas un individu à penser comme nous, mais on peut lui demander la raison de son jugement. C'est en cela qu'on fait avancer le débat et surtout qu'on peut faire évoluer un "procès". Comme dans les tribunaux, il est souvent nécessaire de faire appel à des adjuvants et des opposants afin de comprendre toutes les issues possibles.

Aussi, si je vous dis que j'ai besoin de rencontrer Christiane F pour juger de sa sincérité, ce n'est pas pour vous faire comprendre que je décide de sa position, mais que, par rapport à mon expérience et mon système analytique, je déciderai de lui donner ma confiance. Et si je juge un lecteur habitué qui aime Cinquante nuances de Grey ou d'autres qui achètent leurs livres en se reposant sur le design des couvertures, je le fais en tout état de conscience. Mais avant de déterminer si un jugement est "bien" ou "mal" (et par conséquent me juger à l'emporte-pièce), demandez de préciser le raisonnement. En aucun cas votre interlocuteur n'aura à s'interroger sur votre droit puisque c'est lui-même qui aura ouvert un échange en émettant un avis. Après tout, le jugement ne dépend que de celui qui le prend (j'insiste). Sa seule erreur aura été de ne pas le motiver. Mais en 140 caractères, soyons réaliste, le formuler ne reviendrait-il pas à le biaiser?

3 commentaires:

  1. Billet intéressant. Un peu de la même façon, je me suis interrogée et m'interroge encore aujourd'hui sur le fameux "le regard, l'avis des autres, je m'en moque". Sauf que l'être humain construit son individualité par rapport à l'autre, donc... problème.

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  2. Moi aussi je suis ravie de voir ce problème soulevé ! Après tout vu du côté positif, pourquoi va-t-on plus vers des gens qui semblent avoir les mêmes goûts que nous, qui ont l'air de nous ressembler ? Quelque part on en a besoin, si l'on remarque un trait que l'on juge appréciable (et ce sont également des jugements de mon point de vue !) on va avoir tendance à aborder la personne plus gentiment, de façon plus amène, ce qui va entraîner plus certainement des réponses et suites favorables. Pourtant on se sera décidé sur presque rien, car franchement je ne pense pas qu'on ai tous de longues conversations et analyses sur nos amis avant qu'ils le deviennent. De même nous décidons souvent que nous n'aimons pas une personne à cause d'un ou deux traits que nous ne pouvons tolérer, mais si ces traits vont, nous semble-t-il, à l'encontre de nos valeurs, faut-il pour autant s'abstenir de tout jugement, de toute analyse, ou se forcer à les accepter quand même ? Là sont nos limites, et elles sont différentes chez chacun. J'aimerais savoir si toutes les personnes que j'entends dire "il ne faut pas juger" n'ont vraiment aucun adjectif gentil ou dépréciatif qui ne leur vient jamais à l'esprit quand on leur présente des personnes ou qu'elles en croisent dans la rue. Franchement je parierais que ce'st impossible, ou quasiment. Que ce soit en fonction de nos convictions ou de notre éducation, ou bien encore de nos relations, nous apprenons sans cesse à juger et analyser ce qui nous entoure, en termes subjectifs autant qu'objectifs. Je pense que juger c'est un aspect incontournable de la vie en groupe, et que ce n'est pas du tout ennuyeux tant que nous arrivons à passer outre par simple volonté, passé la première impression, dans un sens ou dans l'autre d'ailleurs !, et aussi de respecter les choix des autres qu'ils nous plaisent ou non, de ne pas se lancer dans des vendettas ou des bisbilles systématiques. Par contre je pense que l'on peut exprimer ses différences avec argumentation et politesse si l'occasion se présente. Libre à l'autre de tomber d'accord ou pas. :)

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  3. Bonjour,

    Question intéressante en effet et je rejoins croiseedeschemins sur un certain nombre de choses. Porter un jugement sur les autres / leurs faits et gestes / les objets / les situations est souvent instinctif et se fait en une fraction de seconde. C'est sans doute un héritage de la lointaine époque où notre ancêtre préhistorique, face à un animal ou un hominidé inconnu, devait décider en une fraction de seconde de sa dangerosité.
    Notre responsabilité d'être humain évolué (si j'ose dire^^), c'est de ne pas s'arrêter à cette première impression et d'aller au-delà. Pour un livre : lire la quatrième de couverture. Ces investigations permettent de nuancer et d'argumenter les avis, ce qui est le début de la discussion :-)
    Merci pour cette réflexion.

    Florence

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