samedi 19 septembre 2015

La fabrique du monde de Sophie Van der Linden (août 2014)



L'avis de Gaby


Mei est une jeune ouvrière de 17 ans qui travaille dans une fabrique de textile. Son quotidien dépend des commandes de son usine. Mécaniquement, elle produit les vêtements, imaginant une autre vie.

Sophie Van der Linden a signé un roman dont le nombre peu significatif de page ne témoigne en aucun cas d'une pauvreté dans l'intrigue. L'auteure nous plonge avec virtuose dans le quotidien de ses abeilles qui produisent pour les consommateurs d'ici et d'ailleurs, de ces petits papillons dont on brise les ailes pour satisfaire de plus grands.

Il ne tient qu'à vous de lire ce récit. Pour ma part, il m'a touché. Il parle d'un fait de société contemporain et de ses vies emprisonnées par le capitalisme et les actions de millions de gens. De ces âmes qu'on ignore et qui, pourtant, sont indispensables à notre quotidien. 

J'ai tout aimé dans ce livre. Sa thématique, son fil rouge, sa chute, les fondations des personnages, et encore plus la plume de Sophie Van der Linden. Elle répond tout à fait à mes attentes et c'est donc avec délice que j'ai tourné les pages de ce petit livre qui en a gros dans le ventre. Sensibilité, réalisme, précision... 

Une oeuvre magnifique et un coup de coeur pour moi. Cette auteure a du talent. Elle fait dorénavant partie de ces personnes dont il faut suivre les sorties.

Onze heures du soir, collation de nuit. On est tous comme des morts-vivants. Même pas le courage de parler de Lin. Et arrivent ces interminables heures nocturnes. Ce ne sont d'ailleurs plus des heures ni des minutes, c'est un temps arrêté, mou, de souffrance, dans lequel on s'englue. Dix fois, cent fois, écarquiller les yeux pour chasser le flou, battre des paupières et, sans être vue, arrêter un instant pour se frotter les yeux, les tempes, retrouver un semblant de lucidité. Les néons clignotent. Par moments, je crains de devenir aveugle avant le jour. Les machines continuent de vrombir avec régularité, mais c'est le seul bruit discernable, plus de cris des contremaîtres, plus d'ordres lancés à tue-tête, plus de haut-parleurs, il y a comme un silence, en dépit du bruit sourd des moteurs. J'ai atrocement mal à la nuque. Les points douloureux sont de plus en plus précis. Je change de position, sans cesse, tente de me redresser mais ne tiens pas. Je m'empêche constamment de tout faire valser, de fondre en larmes comme un enfant qui croit encore que pleurer de rage changera les choses, pourra les arrêter. Je souffle, je souffle, tenir. La fatigue, commence à me submerger, la douleur devient si aiguë qu'elle en est insupportable... Mais c'est le chant du premier oiseau du matin. S'accrocher, se réveiller, se secouer. Le tas de tissus de la découpe a considérablement diminué. On est en train de coudre nos dernières pièces, les dernières, toutes dernières...
La rapidité, la violence et l'audace de mon geste ont, pour une seconde à peine, fait cesser les machines. Je sens en moi une agressivité jamais connue.
Yeux exorbités, visage tendu. Mais, comme je prends soudain conscience de la situation, c'est lentement, presque doucement, que je lui dis : "S'il vous plaît, monsieur le contremaître, sauf votre respect, laissez-moi travailler, je vous assure que je vais me reprendre, ça va très bien se passer, comme d'habitude."
Désarçonné, il ouvre la bouche, n'en sort aucun son, me foudroie du regard et tourne les talons. Personne ne se risque à le regarder et encore moins à me regarder, moi. Je me remets au travail. Je tremble un peu, mais j'arrive à me contenir. En risquant un regard, je me rends compte qu'il s'est retranché dans le fond de la salle. Il a un air tendu, mais reste dans la même allée à faire les cent pas.
Cet énervement et cette peur mêlés m'ont donné un de ces coups de fouet ! Alors j'avance vite et enchaîne les coutures à un rythme soutenu.
Wang n'a toujours pas bougé de son coin. Mes mains reprennent leurs droits et je souris intérieurement. Car ce qui vient réellement de se passer a failli m'échapper : il a définitivement perdu la face. Cet homme est un lâche et, par un coup du hasard, je viens de le dévoiler. Il est fini.

[144 pages / Folio / 5,80 €]

2 commentaires:

  1. J'avoue que tu éveilles ma curiosité mais aussi mon intérêt avec ce roman ! Je le note, merci :)

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  2. Pour l'avoir lu il y a environ un an je t'avoue qu'il m'a aussi fait beaucoup d'effet puisque je me souviens encore de tout! Je l'ai beaucoup aimé et détester en même temps pour m'avoir fait pleurer... Je trouve ta description très juste par rapport à mon ressentit ^^

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