samedi 9 janvier 2016

Dans le mille (partie 1) : Se fixer un nombre de livres à lire comme résolution en tant que blogueur ?




Avec la venue de la nouvelle année fleurissent sur les blogs les résolutions 2016. Ces articles révèlent la personnalité du blogueur : ses genres favoris, ses ambitions, ses inquiétudes. Le vœu le plus partagé dans ces billets et ces vidéos : très certainement le nombre de livres à lire dans l'année. Untel décidera de lire un livre chaque semaine, un autre visera les 120, et le suivant voudra lire un livre de plus que l'an passé.

Ce chiffre à la fin de l'année est, en quelque sorte, un gage de qualité : en douze mois, nous aurons découvert W auteurs, X univers, Y livres connus, Z livres discrets. Quelle fierté de ressortir moins sot que l'année précédente avec la certitude d'avoir été plongée de merveilleuses heures dans un roman. 

Je l'expérimente chaque année. Chaque livre lu revient à un ouvrage de moins à lire. Chaque achat, chaque don se justifie ainsi. J'ai la sensation d'être plus ouverte, soulagée d'avoir mis un terme à une pression parce que "les autres savent, et moi non". Enfin, j'ai compris la popularité de ce titre, j'ai ressenti les mêmes choses qu'eux, j'ai tiré de ce roman les mêmes connaissances.

La frénésie de la culture

Cette année, je regarde avec un certain recul cette résolution. Ayant une certaine maturité (on ne peut pas non plus nier le poids des années), papillonnant de droite à gauche sur les réseaux sociaux, j'ai la sensation qu'on cristallise beaucoup de choses autour d'un livre et qu'on en perd l'essentiel. Le vrai savoir.

L'autre résolution dans le Top de cette année : la culture. Beaucoup font vœu de lire plus de livres différents, de sortir de leur zone de confort (souvent imaginaire, Y-A, jeunesse), d'aller visiter des musées, d'aller au cinéma. Je m'inclus dans ce lot car m'ouvrir au monde est l'une de mes priorités. Ce sentiment d'être commune avec tous m'interroge : sommes-nous dans le juste? Nous cultivons nous vraiment ou basculons-nous dans la consommation de la culture? Et cette consommation nous nourrit-elle vraiment? Je m'interroge sur les apports concrets d'une telle méthode.

Lire plus vite pour lire plus ?

L'initiative est née d'une intervention sur un groupe de blogueurs il y a deux jours : une jeune femme avait mis le lien d'un article d'un site d'information expliquant comment devenir un lecteur rapide. En quelques temps d'apprentissage, on peut scanner une page et passer à la suivante, pour lire toujours plus vite. Cette demoiselle demandait si cette technique marchait. 

Expérimentant personnellement différents temps de lecture, j'utilise la méthode "scan" pour survoler un article de presse et en retirer l'essentiel, ou pour finir un livre peu passionnant. Par contre, je m'impose de réfléchir plus profondément lorsque je suis sur un recueil technique dont je veux me rappeler certaines informations. L'effort de mémoire n'est pas le même : si je retiens peu d'informations, je les enregistre mieux en fonction de ma motivation. Je peux aussi juste les extraire un temps pour les mener aux oubliettes, jusqu'à ce que quelque chose, un jour, me rappelle que j'ai lu un texte à ce sujet.

En fait, la lecture rapide agit différemment sur nous par rapport à la lecture classique propre à chacun. Certains individus lisent vite et avec qualité : c'est expliqué biologiquement puisque neurologiquement ils sont avantagés. Et on aura beau faire tous les efforts du monde, nous ne ferons jamais partie de ces gens là si l'on n'est pas né avec cette capacité. On ne transforme pas notre cerveau, nous développons nos propres techniques.

En partant de cette idée, si un individu lambda lit plus vite qu'il ne le fait habituellement, il prendra le coup de main. Le cerveau agit par habitude et routine, engendrant aussi un bouleversement dans la mémorisation. Considérez votre cerveau comme un ordinateur : si vous lisez à un rythme donné, autant vous lisez, autant vous comprenez, autant vous mémorisez. Si vous accélérez, vous concentrez toutes vos capacités à lire vite, donc à emmagasiner rapidement, et votre cerveau traite le contenu avec plus de légèreté en favorisant l'essentiel : lire-comprendre-lire-comprendre, sans possibilité de mémoriser par manque de place.

Cela donne souvent des réactions comme "je dois relire un premier tome un an après pour lire la suite" ou "je ne me rappelle plus du tout de l'ouvrage, il ne m'a pas marqué". Bien sûr, on peut oublier un livre par manque d'intérêt puisque c'est ainsi qu'on fonctionne : notre cerveau se débarrasse de l'inutile. Mais lorsque l'effet est régulier, il faut probablement remettre en question son rythme : est-on vraiment en train de se cultiver ou de gâcher son temps en se goinfrant de mots?

C'est la raison de mon interrogation sur le pallier que s'imposent les lecteurs. Si certains ont besoin de se fixer des objectifs pour lire, car lire est indispensable pour évoluer, je remets en question le désir qu'on a de toujours lire plus. La lecture signifie consacrer du temps donné à une activité, et sans méthode, c'est du temps à colorier : c'est à dire à ne rien produire. Certes, il n'est pas nécessaire de produire tout le temps, il faut savoir prendre du bon temps. Mais lire vite pour lire plus revient à entrer dans le même processus de productivité, avec une certaine dimension Fordiste : à la chaîne, esclave de son entourage et de son cercle d'influence.

Nous sommes influencés

Quand je parle de cercle d'influence, il n'y a aucune agressivité de ma part. Nous sommes tous soumis à un environnement, inconsciemment ou non. Il est important d'en prendre conscience car les forces sont différentes. Nous, lecteurs, sommes plus fréquemment en contact avec les professionnels du livre, qui sont très souvent ou ont été des blogueurs et des lecteurs. Editeurs, attachés de presse, auteurs, libraires, ils échangent avec nous, nous font part de leurs découvertes, suscitent le désir de lecture. On apprécie cette proximité, ce partage de mêmes valeurs.

Seulement, gardons à l'esprit que le livre est leur métier. Cela leur demande une implication quotidienne et régulière puisqu'ils sont payés pour cela. Qu'on le veuille ou non, l'une de leur fonction est d'assurer ainsi leur profession. Et pour cela, ils doivent vendre des livres. Si personnellement cela les réjouit, puis qu'affectionnant les livres avec passion, c'est aussi leur même moyen de subsistance. Et c'est pourquoi ils sont forcés d'effectuer la lecture rapide. Beaucoup d'entre eux parlent de "lire pour le travail" et "lire pour le plaisir".

De plus en plus, je vois des lecteurs sur la toile basculer dans cette dualité. Evidemment, on lit tous par obligation. Je me force à lire des livres techniques pour comprendre le monde. Le plaisir se confronte à la méthodologie de l'auteur, la vulgarisation n'est pas forcément adapté. Mais je m'interroge quand l'obligation vient de la part d'un sentiment de devoir vis-à-vis d'un tiers. Lorsqu'on lit un livre parce que tout le monde l'a lu, par volonté d'être à la page. D'ailleurs, pourquoi souvent parler de lire par plaisir en donnant l'impression d'avouer un péché? Vous aimez les livres jeunesse? Alors assumez. Vous êtes ce que vous êtes

Certes, se conforter à un univers est être fermé, mais renier son propre soi, ses affections ne rend pas service et nous place en situation de soumission. Nous sommes tous différents, nous fonctionnons tous différemment, nos mécanismes d'apprentissage diffèrent. Cessons de nous excuser de ne pas être comme le voisin. Vous n'avez pas lu 100 livres cette année comme votre copine? Est-ce un drame? N'avez-vous pas pour autant apprécier vos romans? Vous avez lu 200 livres cette année et vous savez que vous en avez oublié la plupart? Est-ce un drame? En même temps votre travail n'est-il pas le marché des livres? Nous ne sommes biologiquement pas adaptés à enregistrer chaque information. Pardonnez-vous. Vous avez lu moins 50 livres cette année? Est-ce un drame? Non, à côté, vous avez certainement vu des amis, êtes allés au ciné. Tout le monde ne peut pas plonger dans un livre pendant plusieurs heures. Nous avons différentes personnalités : les solitaires, les individualistes, les extraverties...

Arrêtez de vous mettre la pression alors qu'il est plus que probable que vous ne pouvez pas répondre à des objectifs communément partagés. Cessez de culpabiliser, de vous mettre des objectifs qui ne vous correspondent pas. Prenez du recul ; qui êtes-vous dans cette course à la lecture : un chercheur? Un professionnel du livre? Un ouvrier? Une lycéenne? Nous ne cherchons pas les mêmes choses dans un roman, cela peut être des informations techniques, s'échapper du quotidien, être plus sensible à certaines causes, et c'est pourquoi il nous faut trouver notre propre voie, même littérairement parlant. [Attention, je ne dis pas qu'un ouvrier ou une lycéenne lisent différemment d'un chercheur, mais qu'en fonction de notre vie et de notre parcours, nous avons des besoins différents. Si l'ouvrier veut se documenter sur le monde syndicale ou la métallurgie ou les sciences cognitives, ce sera certainement dans un autre objectif que la lycéenne qui lira les mêmes livres.]

(la partie 2 dans un prochain billet)

1 commentaire:

  1. Oui alors voilà, après tout chacun fait comme il veut, mais effectivement depuis que je suis arrivée sur la blogo littéraire cette histoire de nombre de livre à lire dans l'année, de pages lues ou je ne sais quoi d'autres ça me laisse perplexe.
    la lecture ça peut être la culture, mais c'est avant tout le plaisir si l'on veut l'inscrire dans la durée.
    Je peux comprendre cette boulimie de lecture mais comme tu dis en lisant trop vite, en plus d'oublier, on passe à côté de bons passages ou de bons moments dans une ambiance livresque etc.
    Et puis la qualité plus que la quantité, c'est bien aussi.
    Après c'est sûr qu'il y a des genres qui se lisent vraiment plus vite que d'autres : Depuis que j'ai découvert les romances, je remarque vraiment la différence de rythme alors que je ne les bâcle pas.
    Je m'étais fait la même réflexion pour les challenges de lecture parce que je trouvais que ça obligeait à anticiper nos lectures alors que je préférais lire ce que je voulais quand je voulais - mais j'ai découvert que les challenges sur un long terme pouvaient être intéressants tout en laissant pas mal de liberté quand même, comme quoi je ne reste pas butée non plus (même si je n'ai participé qu'à 2 en trois ans^^) :-)

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