vendredi 25 mars 2016

Corpus delicti : un procès de Juli Zeh




L'avis de Gaby

"Si la santé va, tout va" disaient la plupart de nos aïeux. Pour beaucoup la condition physique est essentielle et promesse d'avenir. Si elle est bonne, l'individu travaille et fructifie son patrimoine. Dans Corpus Delicti de Juli Zeh, la santé est au cœur de la société.

Le gouvernement en place a mis la Méthode, un système encadrant la population. Dans sa lutte contre la maladie, les autorités ont éradiqué le rhume grâce à un régime strict. Les citoyens sont soumis aux contrôles continus imposés. Ils doivent régulièrement envoyer des rapports sur leur sommeil, leur alimentation et leurs activités physiques.

La disparition de Moritz Holl a profondément ébranlé sa soeur Mia Holl, une biologiste très rationnelle. Lasse, elle ne se soumet plus aux contrôles médicaux forcés par son gouvernement. L'absence de ces données alerteront les fonctionnaires. 

Trois juristes étudieront son cas et détermineront quelle sentence appliquée, intriguant un journaliste présent pendant l'audience privée. Kramer est aussi un reporter militant propagandiste pour la Méthode. Il se rapprochera donc de Mia, connaissant la particularité de son dossier. En effet, Moritz, le frère de la scientifique, s'est suicidé en prison après avoir été inculpé du viol et du meurtre d'une jeune femme avec qui il avait rendez-vous.

Tout le roman semble commenté par un individu externe, comme si nous étions observateurs des agissements de souris de laboratoire : "impossible de ne pas voir que Rosentreter a peur de Kramer" peut-on lire à la page 112. Les réflexions sur ce monde décrit comme parfait alternent avec des micro-phases d'action. Ce récit laisse la part belle aux idées. Donc si vous êtes en quête d'un récit fantastique riche en événements, passez votre chemin. Ici, chaque chapitre est pensé et a son importance.

Mia est décrite comme une "sorcière". Juli Zeh en expliquera la raison en se basant sur la racine germanique de ce mot. Si en France, une sorcière est la femme qu'on brûle et qu'on accuse de tous les mots. En Allemagne, c'est la femme qui vit entre deux mondes. Mia Holl en est l'illustration. N'ayant pas remis en cause son univers, elle a côtoyé Moritz qui interrogeait sans cesse ses limites, rejetant l'ordre établi et le système. Lors de son suicide, elle le fera vivre à travers une sorte d'amie imaginaire : la Fiancée Idéale. Est-elle folle? Est-elle fragile?

Le livre est riche en réflexions marquantes, sur l'être humain et les normes, et aussi sur les possibles conséquences d'un monde guidé par la raison. On vit le fonctionnement de ce système de l'intérieur, avec le tribunal, le processus de la justice, les joutes entre les autorités et la population qu'ils veulent contrôler, ainsi que les activistes soutenant ou rejetant la Méthode. La complexité des personnages est bien présente. Juli Zeh ne leur trouve pas d'excuse, ne les défend pas, ne les descend pas. Ils ont une raison d'exister. Les autres ont peu d'importance : ils ont abandonné leur force de pensée.

A travers Mia, on découvre une femme peu impliquée dans la vie qui décide de prendre cause. Juli Zeh semble avoir rédigé un manifeste pour inviter les gens à se réapproprier leur vie, à ne pas se laisser contrôler sous prétexte que les désirs primaires sont comblés (comme la santé). Dans le roman, on a l'impression que les citoyens ont tout abandonné en échange de la qualité de vie. Et pour pouvoir répondre aux normes sanitaires, ils ont été dépouillés de tous leurs droits ; on pense pour eux, on teste pour eux. Il ne leur reste que le devoir de suivre les codes.

"A t'entendre, tout est toujours anodin! Moritz était un gamin, n'est-ce pas? Quant à Kramer, c'est sans doute un illuminé politique ? Et toi? Tu es une citoyenne irréprochable juchée sur un vélo? Je vais te dire ce que tu es : tu es lâche. Tes arguties raisonnables, cette façon que tu as de peser le pour et le contre, ta prétention au tout-savoir-bien-mieux-que-les-autres, tout cela n'a qu'un seul et unique but : pouvoir te contenter de hausser les épaules jusqu'à la fin de tes jours"

J'ai énormément apprécié ma lecture. Ce sont 240 pages de réflexions philosophiques bien pensées. Beaucoup ont comparé ce titre à 1984 et je lui en reconnais le mérite. Précision des mots, argumentation de qualité, finesse dans la transmission des idées. Le récit est plausible et la fin est vraiment choquante. Un roman engagé à la hauteur des chefs-d'oeuvre de George Orwell (oui j'ose le dire !)

Que vous dire ? Si vous aimez les réflexions et les récits d'anticipation qui demandent de l'implication (impossible de survoler au risque de ne plus rien comprendre), alors ce livre est pour vous.

"A ne choisir ni l'un ni l'autre camps, on finit par vivre en marge des deux, poursuit la Fiancée Idéale. Et rien n'est plus dangereux que la vie d'un marginal. De temps à autre, le pouvoir a besoin d'un exemple pour montrer sa puissance. Surtout quand la foi de ses propres citoyens vacille. Les marginaux font alors des exemples de choix parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Des fruits tombés au sol en quelque sorte."

Note (sur 5) : ☼ ☼ ☼ ☼ ☼ 

Un roman d'anticipation engagé qui rappelle l'importance de penser par soi-même et qui repousse les limites du possible. Accepteriez-vous de donner votre liberté en échange de votre santé ?

Vous aimerez pour : les réflexions, l'univers particuliers, le style précis et agréable, les échanges pertinents, la complexité des personnages, l'univers


Présentation de l'éditeur

Nous sommes en 2057 et tout est propre. Pour le bien et la santé de tous. l'Etat a instauré la Méthode, qui exige de la population qu'elle se conforme à une série de contrôles et de règles préventives. Mia. une jeune biologiste, ne fait soudain plus de sport et omet d'informer les autorités sur ce qu'elle consomme. On la convoque au tribunal afin qu'elle se justifie. Bientôt soupçonnée de sympathiser avec le groupe Droit à la maladie, auquel appartenait son frère avant de mourir dans des circonstances mystérieuses, Mia glisse peu à peu dans les procédures de la Méthode. Le journaliste de télévision qui s'intéresse à elle et lui donne la possibilité de s'expliquer saura-t-il l'aider ? Avec l'intelligence et l'habileté qu'on lui connaît, Juli Zeh nous offre un récit rythmé, percutant, sur l'obsession sanitaire qui prend forme à notre insu.

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Profitons de notre liberté d'expression