lundi 14 mars 2016

La physique des catastrophes de Marisha Pessl




"L'immobilité est stupide. Or la stupidité, c'est la mort."

L'avis de Gaby


Certains livres accrochent le regard sans explications. Balayant les ouvrages sur les tables, le regard s'arrête brusquement sur un titre, un nom, une couverture. La physique des catastrophes m'est tombé dessus par hasard. J'étais dans le bon état d'esprit, réceptive au contenu. Ou bien parle-t-on d'instinct. Une chose est sûre : je n'aurai pas pu l'apprécier plus que maintenant.

Bleue est une jeune fille précoce en dernière année de terminale. Elle vit avec son père, un universitaire itinérant plein de fougue passionné par la route. Tous deux ne passent jamais plus d'un semestre dans une ville. Mais cette année, son désir est de voir sa progéniture intégrer Harvard. La décision est surprenante : ils resteront un an sur place. Bleue prend difficilement ses marques. Mais une enseignante, Hannah, la prend sous son aile... jusqu'au jour où la jeune fille la retrouve pendue...


La physique des catastrophes est un livre catapulte. Une oeuvre balancée parmi d'autres qui trace son chemin tranquillement et touche de plein fouet sa cible. Un premier récit d'une auteure américaine qui n'a rien à envier aux plus grands.

Le roman fait plus de 800 pages en format poche et arrive à garder son lecteur sans aucune baisse de rythme. Deux gros romans ont pu égaler ce niveau de mesure, cette précision dans le traitement de l'histoire : Autant en emporte le vent (que j'ai dévoré) et La Passe-miroir, tome 1 (dont j'ai souligné la qualité rédactionnelle). L'arme de Marisha Pessl, qui renvoie sur les étagères les plus vaillants concurrents, se résume à un mot : l'intelligence.

Ce livre est un bouillon de culture et de genres. D'abord roman d'apprentissage avec l'évolution subtile de la maturité de Bleue, thriller/ policier puisque l'intrigue tourne autour de la disparition d'Hannah, manuel de culture G avec toutes les références culturelles et les joutes entre le père et la fille, essai sur la société américaine avec les innombrables références et les analyses distanciées de l'auteure. Marisha Pessl, ingénieuse, aime nous mener en bateau car beaucoup sont farfelues, brandis pour renforcer le comique d'une situation.

L'oeuvre est très riche, au point de rendre difficile sa synthèse. La relation entre le père et la fille est intense. L'amour paternel ressort dans chaque parole de l'homme au profil particulier. Le sang bleu, ce groupe d'ados élus, fait écho forcément à notre vécu avec l'inconfort et les silences troublants. Et l'intrigue, surprenante, qui prend tout son sens les 100 dernières pages du roman. Toutes les pièces d'un puzzle s'imbriquent, sans rien laisser sur le bord de la route. Tout prend magistralement sens. Une jubilation qu'on partage simultanément avec Bleue. Bleue qui fait des comparaisons pertinentes, n'hésitant pas à analyser les situations en prenant la position d'un ethnologue situé en plongée des individus qu'il observe. Le plaisir est présent à chaque page, l'auteur s'éclate, on le sent et on partage cet état d'esprit. Aucun personnage présenté n'est laissé de côté. Chacun possède une âme, même ceux qui apparaissent quelques pages. J'ai autant aimé Bonnet blanc et Blanc bonnet (des jumelles) que Charles ou les Sauterelles.

Mon petit regret : la fin qui laisse beaucoup de questions en suspens. Toutes les réponses sont apportées au problème posé : la mort d'Hannah. Mais pour le reste? On ressort de ce livre comme d'une nuit accidentée : en se remémorant les passages, espérant qu'on pourra tirer une réponse lors d'une seconde lecture du roman. L'auteure nous a-t-elle glissé des indices invisibles à première vue? Mystère. Une expérience à tenter. Je doute qu'elle ait fait un tel choix sans en mesurer la portée.

Note (sur 5) :☼ ☼ ☼ ☼ 

Un roman prenant à de nombreux niveaux. Une expérience de lecture à vivre au moins pour la découverte.

Vous aimerez pour : le mélange ingénieux des genres, la personnalité de tous les personnages du roman, l'écriture et ses propos (im)pertinents, l'intrigue menée avec talent

"Mais surtout, surtout ma chérie, n'essaie jamais de modifier la structure narrative d'une histoire autre que la tienne, ce que tu seras sans doute tentée de faire, à l'école ou dans la vie, à la vue de ces pauvres hères qui prennent bêtement des tangentes dangereuses et font des digressions fatales dont ils n'ont probablement aucune chance de s'extirper. Résiste à la tentation. Consacre ton énergie à ta propre histoire. Travaille-la. Améliore-la. Développe son ampleur, sa profondeur, l'universalité de ses thèmes. Je me moque de savoir quels sont ces thèmes - c'est à toi de les découvrir et de les défendre - à condition que, au minimum, y figure le courage. Qu'il y ait des tripes. "Mut", en allemand. Les autres, ma chérie, laisse-les à leurs "novellas", à leurs petites histoires bourrées de clichés et de coïncidences, parfois pimentées du tournemain de l'étrange, du quotidien douloureux ou du grotesque. Quelques-uns, ceux qui sont nés dans la misère et destinés à mourir dans la misère, s'inventeront même une tragédie grecque. Mais toi, mon Epouse du repos, tu n'écriras rien de moins que l'épopée de ta vie. Entre toutes, ton histoire demeurera."



Présentation de l'éditeur


Bleue Van Meer, adolescente précoce, mène une vie peu ordinaire. Son père, un intellectuel exubérant, la ballotte d'une ville universitaire à l'autre. Ils vivent une relation fusionnelle, multiplient les joutes oratoires et refont ensemble l'histoire de la littérature et de la physique quantique. Mais un jour, Bleue découvre son professeur d'anglais pendue à un arbre. En tentant d'élucider ce drame, elle percera les secrets de son entourage... A la fois roman d'apprentissage et thriller littéraire, L physique des catastrophes propose, sous couvert de jeu, une vision critique inédite de la société consumériste. Noir, drôle et poignant, ce roman, étourdissant de verve, nous offre une héroïne inoubliable et marque l'entrée en scène fracassante de Marisha Pessl, conteuse-née et enfant prodige de la jeune littérature américaine.

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