samedi 12 mars 2016

Sur la télévision de Pierre Bourdieu




L'avis de Gaby

J'ai profité d'un long trajet en bus pour lire un bouquin entre mes deux pavés en cours. Sur la télévision de Bourdieu m'avait été vanté par quelques personnes il y a quelques années. Il était venu le temps de découvrir ce sociologue.

Dans ces deux textes, synthétiques en mots et denses en réflexion, Pierre Bourdieu décrypte l'objet télévision et les mécanismes qui s'activent lorsque tout individu passe sur un plateau et se conforme aux habitudes du petit écran. 

Sans rentrer dans les détails, j'ai apprécié de découvrir ce qu'il analysait en tant qu'expert en son domaine et chercheur. A ses yeux, la télévision banalise le discours et aplanit tous les champs, permettant au néophyte d'avoir accès au puriste. Seulement, la course à l'audimat pousse les émissions à toucher le plus possible de téléspectateurs (pour bénéficier de plus de fond) et propose des programmes qui s'adaptent au plus grand nombre, et donc avec le moins d'aspérité possible.

Pour parler à tous et frustrer le plus petit nombre, il convient de faciliter les discours et de permettre à chacun d'adhérer à ce qui est dit, ou du moins de le garder jusqu'au final. Or, il est impossible de s'adresser à tous avec la même communication, et en lissant les difficultés ou les éléments difficilement perceptibles ou jugés comme propices à une mauvaise interprétation, on gomme les nuances. Et de là découle tout un enchaînement d'effets sur le champ hors télévision, parmi les intellectuels forcés de passer par l'écran pour bénéficier de reconnaissance et la fabrique de l'information et des connaisseurs.

C'est une analyse accessible, argumentée qui permet de prendre du recul. Le discours de Bourdieu aurait aussi bien pu coller à la littérature qu'à Internet. En fermant l'ouvrage, on se rend compte que la logique de l'audimat n'est pas forcément la plus concluante, car il est impossible de parler au plus grand nombre. C'est pourquoi il ne faut pas nécessairement penser que les médias les plus consommés sont les plus méritants.

J'ai lu quelques commentaires de lecteurs disant "problème réglé, je ne regarde pas la télé". Peut-être le contenu ne parle-t-il pas à tous de la même façon car, de mon ressenti, Bourdieu va bien au-delà de la possession et de l'usage qu'on a du petit écran. Il aborde surtout la question de la visibilité et de l'accessibilité d'une information et des effets et usages de celles-ci sur et par les gens.


Présentation de l'éditeur

Ces deux cours télévisés du Collège de France, présentent, sous une forme claire et synthétique, les acquis de la recherche sur la télévision. Le premier démonte les mécanismes de la censure invisible qui s'exerce sur le petit écran et livre quelques-uns des secrets de fabrication des ces artefacts que sont les images et les discours de télévision. Le second explique comment la télévision, qui domine le monde du jounalisme, a profondément altéré le fonctionnement d'univers aussi différents que ceux de l'art, de la littérature, de la philosophie ou de la potitique, et même de la justice et de la science ; cela en y introduisant la logique de l'audimat, c'est-à-dire de la soumission démagogique aux exigences du plébiscite commercial.

3 commentaires:

  1. Ne pas regarder la télé, c'est une chose. Gober les mêmes discours lisses d'un autre média, c'en est une autre (comment ça je suis cynique ? ;) ). Rejoindre les rangs des complotistes et réacs tout poil par principe c'est encore différent. Cependant Bourdieu s'interroge sur un point juste et qui je pense va rester longtemps d'actualité, quel que soit le média comme tu dis. Le "bonne information" ou la "vérité" est devenue une sorte de Graal, les gens la recherchent sans toujours se rendre compte qu'elle ne peut exister intrinsèquement. Il s'agit plus, je trouve, d'apprendre à décortiquer points de vue et sources pour en tirer une synthèse d'à peu-près, ou d'adopter un camp. C'est bien pour cela que les auteurs d'ouvrages sur la communication ont encore de beaux jours devant eux. Pour ce qui est de Bourdieu j'en ai énormément entendu parler et il me semblait que j'avais lu un de ses ouvrages, mais impossible de me rappeler lequel !

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    1. Très bonne déduction concernant les ouvrages sur la communication. Ce sont même probablement ceux qui doivent se vendre le plus. Quelle présence sur le web, comment se faire entendre, comment manipuler, comment échapper aux personnes toxiques.... il y en a à foison. Le grand danger souligné par Bourdieu est aussi l'appauvrissement de la science, puisque dans un souci de captation d'audimat, on s'oriente vers des recherches susceptibles d'attirer un maximum de personnes et on oriente les résultats. Il est vrai que les chercheurs sérieux sont loin de ceux qu'on voit sur les plateaux, à suivre des cours de media training et à courir les plateaux. On a besoin de vulgarisateurs mais à croire qu'on comprend tout, ne croyons nous pas, à force, avoir la science infuse?

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  2. C'est vrai que c'est une tendance que je remarque de temps à autre. Comme c'est très lissé et bien conclu sans chichis ni manières le public non averti imagine qu'on lui a servi une synthèse correcte et complète du sujet - alors que dans la plupart des cas c'est tellement synthétisé que ça en devient risible, ou légèrement dangereux. Certaines émissions un peu plus spécialisées correspondent mieux à de la transmission d'information sérieuse, mais elles sont en général moins suivies. Mais je pense qu'au-delà des défauts de la transmission des connaissances par tout média, il y a aussi un problème de fond : pas mal de gens pensent tout savoir (ou énormément) d'un sujet en ayant lu, vu, ou entendu une seule source. Il ne semble pas toujours y avoir beaucoup de questionnement, et comme tu le dis les médias actuels qui veulent "démocratiser" (ouh quel vilain mot - veut-on que le peuple reste à ce point stupide qu'on lui serve ces versions édulcorées sans l'amener à se poser des questions et lui apporter des nuances ?) l'information quelle qu'elle soit contribue à renforcer cette tendance.

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